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Bienveillants et réconfortants, les jeux vidéo « wholesome » triomphent

Très attendu des joueurs, « Ooblets » pourrait être le « Animal Crossing » indépendant des mois à venir. Glumberland

Cela aura été l’un des phénomènes culturels de ce premier semestre 2020 : Animal Crossing : New Horizons, qui s’est imposé pour beaucoup comme le jeu vidéo du confinement. Titre atypique, coloré, posé, bienveillant, qui ne propose comme seuls enjeux que de meubler sa maison, d’aménager son village ou de s’adonner à des activités proscrites dans la « vraie vie » (cadeaux à ses voisins, visite de musée, dégustation de thé…), Animal Crossing : New Horizons s’est vendu à plus de 13 millions d’exemplaires en un mois et demi — un record pour Nintendo.

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Un succès atypique qui intervient dans une industrie dominée par les jeux de sport comme FIFA 20 et les jeux de guerre comme Call of Duty : Modern Warfare, les deux plus grosses ventes de l’année 2019 en France. Et qui pose la question : et si l’année 2020 était l’année des jeux non violents et non compétitifs ? C’est, en tout cas, le pari du Wholesome Direct, une conférence en ligne d’un nouveau genre, diffusée sur YouTube, mardi 26 mai, à 19 heures, pendant laquelle une cinquantaine de jeux vidéo « cute and cosy » (mignons et réconfortants) seront présentés par leurs créateurs.

Animaux mignons et oies sauvages

Tous sont animés par une seule idée : proposer des expériences ludiques bienveillantes. « Nous sommes fans de jeux doux, comme Animal Crossing, Ooblets et Chibi-Robo ! », raconte au Monde Matthew Taylor, l’un des organisateurs de l’événement. Avec son frère, James Tillman, il finalise actuellement Rolling Hills, dans lequel le joueur a la charge d’ouvrir un restaurant de sushis dans un adorable petit village peuplé d’animaux mignons.

En février 2019, ils lancent le compte Twitter Wholesome Games (pour « jeux bienveillants ») avec dans l’idée de partager au quotidien l’actualité d’autres jeux du genre. Le compte rassemble aujourd’hui 34 000 abonnés : un joli succès dans l’univers du jeu vidéo indépendant, et suffisant pour fédérer une communauté de développeurs qui, loin des standards de l’industrie, créent des jeux rassurants.

Outre Animal Crossing, d’autres jeux plus modestes du genre ont aussi emporté des milliers de joueurs, ces derniers mois. On pense au très touchant jeu de promenade A Short Hike, mais surtout au phénomène Untitled Goose Game, ses couleurs pastel et son oie facétieuse troublant la quiétude d’une bourgade britannique.

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En février, à l’occasion du festival du jeu vidéo Indie Megabooth, Matthew Taylor présente Rolling Hills à des milliers de joueurs et en ressort regonflé à bloc. « Quand l’épidémie [de Covid-19] a éclaté, je me suis senti coupable vis-à-vis de mes amis qui n’allaient plus pouvoir connaître ce genre d’opportunités. »

L’idée de créer un événement en ligne autour de ces jeux wholesome ou cosy part comme une blague, mais trouve un écho chez des développeurs, qui commencent à travailler sur ce qui deviendra le Wholesome Direct. Hasard du calendrier, l’événement est officiellement annoncé le 11 mars, jour où l’E3, le plus influent des salons du jeu vidéo américain, annonce l’annulation de son édition 2020 pour cause de pandémie.

Des jeux comme des refuges

Tanya X. Short, développeuse de Mondo Museum, un jeu de gestion de musée, a découvert le jeu vidéo avec Bubble Bobble : un classique de 1988 très coloré, dans lequel deux bébés dinosaures capturaient des monstres dans des bulles. « J’étais assez garçon manqué et j’aimais aussi d’autres jeux comme l’adaptation des Tortues Ninja. Mais je trouvais du réconfort dans un jeu où le but principal était de manger des bonbons et des fruits. » Pour elle, un titre cosy est « un jeu qui fait vous sentir bien, qui vous nourrit émotionnellement plutôt que de vous épuiser. Pour moi, le réconfort, c’est le produit de la sécurité, de la douceur et de l’abondance. Par opposition à la rareté, qui est un ressort courant des jeux vidéo. »

Bienveillants, réconfortants… mais pas forcément gnangnan. Nicolas Guérin est français, mais installé au Québec. Il est directeur créatif de Spiritfarer, déjà identifié par Le Monde comme « l’un des jeux à surveiller en 2020 ». Le principe : une jeune femme remonte la rivière de la vie pour faire passer l’esprit d’animaux vers l’au-delà. « Nous nous permettons de parler de la mort de manière très crue et de laisser aux joueuses et joueurs expérimenter un fort sentiment de perte, mais en les entourant de délicatesse et d’humour. »

Pour lui, un jeu wholesome doit avant tout être une expérience positive, inclusive, mais aussi, engagée. « Il y a une volonté marquée de s’opposer à des tendances d’agression, de refus et de mépris. Wholesome, c’est essayer de comprendre, d’accepter la différence, de ne pas nuire, de construire plutôt que de détruire, de rassurer plutôt que d’inquiéter, d’avoir généralement de bonnes intentions. » Pour de nombreux joueurs et joueuses, et notamment pour celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans le profil type du joueur masculin, caucasien et hétérosexuel, ces jeux sont comme des refuges, loin des jugements et des agressions.

« Les jeux wholesome ne nient pas la dureté de la réalité », analyse Jenny Windom, qui travaille sur Garden Story, un jeu d’aventure dans lequel on dirige un grain de raisin tout rond. « Ils peuvent être mélancoliques, ou même tristes. Mais ils proposent un espace aux gens pour qu’ils puissent explorer ces sujets très sérieux dans un environnement où ils se sentiront en sécurité, et confortable. »

Et de citer Kind Words, titre expérimental, entre jeu vidéo et réseau social, qui a reçu en 2019 le grand prix de l’IndieCade Europe (dont Pixels était partenaire). Un jeu dans lequel, depuis le confort rassurant d’une chambre baignée d’une douce lumière automnale, on peut répondre, par courrier, aux angoisses des autres joueurs avec des mots rassurants.

Une envie de s’échapper

L’heure est-elle venue pour des jeux plus bienveillants ? Les développeurs interrogés ne s’attendant pas à un raz de marée. Mais tout de même. « Plus le monde est dur, cruel, dangereux, plus on a besoin de s’échapper du côté de jeux relaxants, pacifiques, amicaux », explique Perplamps, l’un des développeurs derrière Ooblet.

Dans cette simulation de vie, on cultive son jardin, un peu comme dans Stardew Valley – un gros succès de l’année 2016. « La science sauve des vies, mais c’est à l’art, bien exécuté, de leur donner du sens », surenchérit la développeuse de Mondo Museum, Tanya X. Short.

Matthew Taylor, co-organisateur du Wholesome Direct, l’assure pourtant : « Je n’ai pas créé Wholesome Games pour tenter de lutter contre les jeux violents. Je me suis simplement dit : “Ces jeux aussi sont super, ils peuvent rendre les gens heureux et changer leur perception de ce qu’un jeu peut être, alors tâchons de les faire connaître.” »

D’ailleurs, on peut tout à fait développer des jeux mignons et aimer aussi explorer des univers apocalyptiques. « C’est mon cas !, admet Jenny Windom, développeuse de Garden Story. Mais même les jeux qu’on peut difficilement considérer comme wholesome [à l’image du jeu de tir Fortnite] commencent à s’enrichir de ce genre d’éléments. C’est très excitant ! »

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