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comment remonter le fil de cette petite phrase

Si vous êtes sur Facebook et que vous consultez la page « Non à la vaccination mondiale de force et à la puce RFID (5G comprise) », d’un groupe d’internautes antivaccin, prompts à verser dans les théories du complot, vous risquez de tomber sur une vidéo YouTube au titre étonnant, partagée jeudi 13 mai, par une certaine Marie :

« Macron annonce lui-même l’arrivée de la Bête (Bill Gates – Vaccins – Blockchain – Revenu universel) ».

Capture d’écran

Il y a de quoi être interloqué, voire suspicieux. L’arrivée de la « Bête » ? Avec un B majuscule, comme dans le Nouveau Testament ? N’est-on pas déjà assez occupés avec le coronavirus ?

Vérifions ensemble, étape par étape, ce qui est vrai ou faux dans une publication de ce type.

  • Etape 1 : examiner la vidéo et la citation qui nous intéressent

Vous cliquez sur le lien, qui mène vers une chaîne YouTube intitulée « Il est temps ». Celle-ci se présente comme une « chaîne de relais d’informations cruciales concernant le mouvement révolutionnaire des Gilets Jaunes et le Nouvel Ordre Mondial ». La vidéo est un montage d’une trentaine de minutes de plusieurs entretiens du président Emmanuel Macron, dont la première, datée de la mi-avril est mystérieusement estampillée « Ft ».

Capture d’écran

Dès le début, le président, installé dans son bureau de l’Elysée, prononce cette phrase d’apparence apocalyptique :

« Je crois que notre génération doit savoir que la Bête de l’évènement est là, elle arrive, qu’il s’agisse du terrorisme, de cette grande pandémie ou d’autres chocs. Il faut la combattre quand elle arrive avec ce qu’elle a de profondément inattendu, implacable. »

Diable, si l’on ose dire, voilà une déclaration qui interloque. Elle n’est pas passée inaperçue, comme on peut le découvrir en cherchant l’expression « bête de l’événement » dans le moteur de recherche Google. Notez l’importance des guillemets (anglais, seuls reconnus par Google) pour cibler cette expression précise. Il s’agit en effet d’une association rare, qui a plus de chances de vous renvoyer vers des sources pertinentes, que, par exemple, l’association « Macron » et « bête », trop générique.

Et, en effet, cette recherche permet de voir que cette expression atypique a été largement reprise sur Internet depuis deux semaines. On la retrouve sur d’autres chaînes YouTube, des forums christiques, ou encore sur le site jeuxvidéo.com, avec un titre en majuscules, « MACRON ANNONCE L’ARRIVÉE DE L’ANTÉCHRIST ».

Capture d’écran
  • Etape 2 : trouver une source fiable pour croiser l’information

Emmanuel Macron a-t-il vraiment tenu ces propos ? Cette vidéo semble convaincante, mais gare, Internet est rempli de montages très bien faits. Par exemple, début mai circulaient une vidéo de Jean-Michel Blanquer donnant une interview à BFM-TV depuis ses toilettes, pantalon baissé (c’était un faux), mais aussi un ancien tweet dans lequel Edouard Philippe parlait de « tartakaka » à propos de matières fécales dans des tartes Ikéa (c’était un vrai). Prudence, donc.

Commençons par vérifier l’authenticité des propos attribués à Emmanuel Macron, et pour cela cherchons leur point d’origine. Une retranscription officielle sur le site de l’Elysée, ou dans un média reconnu pour sa rigueur, serait un bon indice.

De prime abord, notre recherche sur Google ne donne rien, si ce n’est des renvois vers des sites louches. Mais sur Internet il faut parfois creuser pour trouver les sources sérieuses. Alors insistons, et continuons nos recherches jusqu’à la deuxième page des résultats Google.

Apparaît alors un lien vers un article du Financial Times, un journal économique britannique de référence. Et il semble contenir un texte en français.

Serait-ce un piège ? Il arrive que des gens mal intentionnés trompent l’attention d’internautes peu regardants en imitant la mise en page de sites officiels. Dans le doute, vérifions l’adresse de la page web. Celle-ci apparaît dans la barre blanche de votre navigateur. Elle ressemble à ça :

Ce n’est pas un faux : elle débute par https://ft.com, qui se trouve être l’adresse Internet officielle du Financial Times (comme un détour sur la page Wikipédia du média le confirme). Nous voici donc face à une source fiable.

  • Etape 3 : retrouver la citation d’origine

Que dit au juste la citation d’origine ? L’article du Financial Times, publié le 17 avril, est une longue interview du président français sur la crise du coronavirus et ses conséquences. Bien qu’il s’agisse d’un site anglophone, la version originale de l’entretien, en français, a été publiée en intégralité.

La longueur du texte peut décourager. Heureusement, un raccourci classique (une pression simultanée sur la touche « ctrl » et « F » avec Windows, ou le symbole de la pomme et « F » sur un Mac) permet de faire une recherche du mot « bête ». Résultat : il apparaît bel et bien, et même à deux endroits. La première fois, « bête » est utilisé comme synonyme de « virus ».

Capture d’écran

La seconde occurrence correspond à la citation mise en avant dans la vidéo, avec plus de contexte ; toutefois sans majuscule au mot « bête ».

Pour bien comprendre, il faut lire la question et la réponse en entier. Après l’avoir questionné sur sa stratégie face au virus, les signataires de l’interview, Victor Mallet et Roula Khalaf, respectivement correspondant du Financial Times à Paris et journaliste du titre à Londres, interrogent le président français sur la manière dont cette crise l’affecte personnellement :

Capture d’écran
  • Etape 4 : remettre en contexte

Emmanuel Macron s’engage dans un long développement, qui tient autant de l’autoportrait que de la communication politique. Il affirme qu’il faut être « disponible pour le destin ». Une manière de se présenter comme l’homme providentiel, calme, lucide, réactif face à une crise inédite.

Il y évoque les valeurs auxquelles il ne souhaite pas déroger (les libertés, l’Europe), mais constate également que cette crise inédite l’oblige à se préparer à « quelque chose de nouveau ». Un écho à son allocution nationale du 13 avril, dans laquelle il déclarait : « Sachons sortir des sentiers battus, des idéologies et sachons nous réinventer, moi le premier. »

Capture d’écran

Lire l’intégralité de l’entretien permet de mieux saisir son propos. Il explique plus loin, en termes plus concrets : « Je crois que ce choc qu’on est en train de vivre après beaucoup d’autres, va nous obliger à repenser la mondialisation, et va nous obliger à repenser les termes de la souveraineté. »

On comprend alors que « la bête de l’événement » est avant tout une figure rhétorique comme le chef de l’Etat, amateur de références littéraires, religieuses ou intellectuelles, les affectionne. Il utilise cette expression pour suggérer l’ampleur inédite de la période actuelle, en matière de « pandémie », de « terrorisme » ou d’« autres chocs ».

  • Etape finale : évaluer l’affirmation de départ

Cette « bête de l’événement », phrase qu’Emmanuel Macron a bel et bien prononcée, c’est donc en réalité la métaphore d’un moment historique aux conséquences profondes. Un synonyme imagé du « choc », terme qu’il utilise, lui, vingt-trois fois dans ce même entretien (une recherche avec « ctrl » et « F » permet de compter).

Il n’est donc jamais question de fin du monde au sens biblique, ou d’annonce de l’arrivée de l’Apocalypse, contrairement à ce que les vidéos sensationnalistes veulent laisser accroire.

Retrouvez tous les articles de vérification des Décodeurs dans notre rubrique.

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