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Discord, le « tchat de gameurs » qui a conquis le grand public

Qui aurait cru, lors de son lancement en 2015, que Discord, souvent surnommé le « tchat des gameurs », deviendrait, cinq ans plus tard, un outil plébiscité notamment par les élèves et les enseignants pour les cours en ligne pendant la pandémie de Covid-19 ? Né pour faciliter les échanges vocaux entre joueurs de jeux vidéo, le service revendique aujourd’hui 100 millions d’utilisateurs actifs par mois, 6,7 millions de serveurs actifs et héberge 4 milliards de minutes de conversations journalières qui vont bien au-delà du jeu vidéo.

Discord, dont le siège est à San Francisco, s’est désormais positionné comme un outil de conversation audio, vidéo et textuel généraliste, à l’image de Skype par exemple, comme le promet désormais sa page d’accueil :

« Que tu fasses partie d’un club scolaire, d’un groupe de gameurs, d’une communauté d’art internationale ou simplement d’une bande d’amis qui veulent passer du temps ensemble, Discord est la façon la plus facile de discuter tous les jours et de se retrouver plus souvent. »

La plate-forme héberge des communautés allant d’une poignée de membres à plusieurs milliers. Elle repose sur un principe de « serveurs » qu’un internaute peut ouvrir gratuitement comme un forum de discussion. Il peut le rendre privé ou public et y inviter d’autres personnes pour converser dans différents canaux ouverts à l’intérieur même du serveur.

Remplacer des logiciels éparpillés

Pour autant, le service ne renie pas ses débuts ni le contexte dans lequel il est né. En 2015, le jeu vidéo multijoueur en ligne était déjà une industrie massive. Mais les outils de communication entre joueurs, que ce soit pour s’organiser avec ses amis ou simplement discuter autour d’une partie, étaient éparpillés. TeamSpeak et Mumble, des logiciels de « voix sur IP », qui permettent de communiquer oralement par Internet, étaient très utilisés pour créer des salons de discussions vocaux, et les groupes de joueurs se rassemblaient sur des forums comme Reddit, des groupes Facebook, etc. Dès sa naissance, Discord concentre toutes ces fonctionnalités.

Le succès dans l’industrie du jeu vidéo a été rapide, jusqu’à s’imposer, en quelques années, comme un outil indispensable. Le logiciel représente aussi un formidable canal de promotion pour les streameurs, les équipes d’e-sport et les joueurs professionnels : « Je m’en sers pour annoncer les directs, poser directement des questions à ma communauté, ça permet de tout centraliser », explique Nat’Ali, streameuse de jeux vidéo sur Twitch, qui a créé son serveur Discord officiel.

Un refuge pour communautés exclues

Très tôt dans son histoire, Discord a également recueilli ceux chassés d’autres plates-formes pour leurs propos ou activités licencieux, ou victimes de harcèlement. L’attrait pour ces communautés est évident : Discord offre un espace de discussion à l’abri des regards. Il est parfaitement possible de créer un serveur qu’on ne peut trouver et rejoindre que sur invitation.

« C’est la logique du petit monde à soi. On gère l’entrée des participants, les membres du serveur se font confiance »

Cet espace clos présente un réel avantage, selon Jessica Benonie-Soler, maîtresse de conférences contractuelle en sociologie à l’université Toulouse-II Jean-Jaurès, qui a pu observer l’engouement pour Discord lors de ses recherches sur les joueurs amateurs de jeux vidéo et plus particulièrement les communautés de joueuses : « C’est la logique du petit monde à soi. On gère l’entrée des participants, les membres du serveur se font confiance. »

Des critères qui ont aussi séduit des groupes de joueurs appartenant à des minorités, souvent objets de cyberharcèlement : « Les joueuses de jeux vidéo ne jouent généralement qu’avec des personnes qu’elles connaissent et en qui elles ont confiance. » Discord leur a permis d’avoir un nouvel espace où se réunir autour d’un jeu spécifique, ou de cercles de parole pour partager leurs expériences.

Les discussions des utilisateurs de Discord ont commencé à s’élargir. Spontanément, ils ont lancé des serveurs dédiés à d’autres centres d’intérêt. « Environ un tiers des créateurs de serveurs sondés déclaraient [il y a un an] qu’ils n’utilisaient pas Discord principalement pour le jeu vidéo », raconte au Monde Jason Citron, son cofondateur et PDG.

Aperçu d’une conversation vidéo dans un serveur.

Harcèlement organisé

Nombre d’étudiants et d’élèves ouvrent ainsi des serveurs pour travailler en groupe ou communiquer en dehors de la classe. Lorsque le confinement a été décrété le 17 mars par le gouvernement français, plusieurs outils ont émergé dans les listes d’applis les plus téléchargées et recommandées, comme les logiciels de visioconférence Zoom et Skype, mais aussi Discord, déjà utilisé par certains élèves. D’ailleurs, le jour même était publié un mémo incitant les professeurs à organiser leur classe grâce à la plate-forme. « Je pense que la logique des professeurs a été de s’adapter encore une fois aux usages et que Discord représentait une solution gratuite qui fonctionnait bien », estime Jessica Benonie-Soler.

« Discord est devenu un gros outil pour les communautés de harceleurs »

Certains professeurs ont toutefois continué à lui préférer d’autres outils, Discord n’étant pas toujours simple d’utilisation pour les néophytes. D’aucuns ont également été échaudés par l’intrusion de personnes extérieures à la classe, notamment de youtubeurs friands de canulars, sur invitation de polissons.

Car, comme tout réseau social grandissant, Discord rencontre de nombreux problèmes de modération. Son aspect fermé a très vite attiré des communautés haineuses. « Discord est devenu un gros outil pour les communautés de harceleurs. Les membres les plus virulents des forums de Jeuxvideo.com sont maintenant sur des Discord privés et, depuis ces serveurs, ils coordonnent leur harcèlement », confirme Nat’Ali.

Une modération critiquée

Depuis 2017, plusieurs enquêtes ont révélé l’existence de nombreux serveurs Discord liés à des groupes néonazis et d’extrême droite, dont une communauté proche du Daily Stormer, un site néonazi anglophone depuis banni par son hébergeur et plusieurs organisations. « La modération est pire sur Discord que sur d’autres plates-formes, car les serveurs sont privés. Sur le forum 4chan, vous pouvez voir d’où vient le harcèlement, mais pas lorsqu’il vient d’un Discord », estime William Partin, chercheur en nouvelles technologies pour le laboratoire américain Data & Society.

Les néonazis ne sont pas les seuls utilisateurs embarrassants de Discord. En janvier 2018, une enquête du Daily Beast a révélé l’existence de serveurs dédiés au revenge porn, c’est-à-dire à la publication d’images intimes de personnes (dans leur immense majorité des femmes) sans leur consentement. On y retrouve notamment la communauté du site de revenge porn Anon-IB, fermé par les autorités néerlandaises en 2018. Ces usages sont pourtant formellement interdits par les conditions d’utilisation de Discord.

Jason Citron, cofondateur et PDG de Discord.

Les discussions sur ces serveurs privés n’ont, en tout cas, rien de secret pour Discord, car aucun message n’y est chiffré de bout en bout et tout est stocké, donc consultable par l’entreprise sur ses serveurs. Interrogé à ce sujet, Jason Citron assure que, si Discord a à cœur de respecter les données personnelles et la vie privée de ses utilisateurs, les groupes haineux n’y ont pas leur place.

« Sur les réseaux sociaux, les gens participent de plus en plus à des communautés plus restreintes »

Dans un billet publié à la fin du mois d’août, Discord a par exemple annoncé que la grande majorité des serveurs racistes et extrémistes bannis de la plate-forme l’étaient de façon proactive. « Il est important pour les grands réseaux sociaux de réfléchir aux dynamiques humaines que leurs outils encouragent », estime M. Citron au Monde. En 2018, Discord expliquait au magazine Polygon ne pas scanner les messages privés mais enquêter quand des serveurs étaient signalés pour avoir violé les conditions d’utilisation.

Le succès de Discord semble en partie s’expliquer par une fatigue des grands réseaux sociaux publics comme Twitter et Facebook, qui connectent des millions d’internautes. « J’observe une tendance générale depuis le milieu de la dernière décennie dans l’industrie des réseaux sociaux, où les gens participent de plus en plus à des communautés plus restreintes », estime William Partin.

« Les réseaux sociaux ont eu tout un tas d’effets secondaires imprévus, que l’on peut observer aujourd’hui dans le monde, observe Jason Citron. Les gens – surtout en ce moment – ont besoin d’avoir le sentiment d’appartenir à une communauté, de passer du temps avec leurs proches ou des internautes partageant leurs centres d’intérêt de façon humaine. Discord vous permet de faire tout cela. »

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