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Frances Allen, pionnière de l’informatique, est morte

Seriez-vous en train de lire ces lignes sans Frances Allen ? Il est permis d’en douter : cette informaticienne américaine a apporté, dès les années 1960, une contribution décisive à l’informatique en donnant ses lettres de noblesse à la compilation, qui permet de transformer un code informatique écrit par des humains en instructions compréhensibles par un ordinateur.

Cette pionnière de l’informatique est morte mardi 4 août, le jour de son quatre-vingt-huitième anniversaire. Elle avait reçu en 2006, pour l’ensemble de sa carrière, le prix Turing. Elle fut la première femme à recevoir cette récompense, considérée comme l’équivalent d’un prix Nobel pour l’informatique.

Une enfance sans électricité

Fille d’un paysan et d’une ancienne maîtresse d’école, elle naît et grandit avec ses cinq frères et sœurs à Peru, une petite bourgade de l’état de New York, non loin de la frontière canadienne, dans une ferme dépourvue d’eau courante et d’électricité.

Après avoir enseigné les mathématiques, elle suit à l’université des cours d’informatique, parmi les premiers dispensés dans le pays. Elle est embauchée dans ce domaine en 1957 par IBM : elle espère y travailler le temps de rembourser l’emprunt contracté pour ses études avant de retourner enseigner les mathématiques. Elle n’a finalement jamais quitté l’informatique, demeurant dans l’entreprise jusqu’à sa retraite, en 2002.

Un traducteur entre l’humain et l’ordinateur

C’est là qu’elle a, avec son équipe, perfectionné le principe de compilation et l’a propulsé dans de nouvelles dimensions. Initialement, les premiers programmeurs donnaient leurs instructions aux ordinateurs dans leur langue, faite de zéro et de un. Rapidement, on comprit qu’il serait plus efficace de parler aux ordinateurs en utilisant un langage plus proche de celui des humains : le code informatique. Encore fallait-il trouver un traducteur entre ces deux langues : c’est le rôle du compilateur. Ce principe est toujours utilisé aujourd’hui ; sans lui, nos smartphones ou nos ordinateurs seraient incapables de comprendre ce que leur demandent de faire leurs concepteurs et leurs utilisateurs.

Frances Allen a notamment travaillé sur un supercalculateur de la NSA destiné à analyser les éléments récoltés par l’agence de renseignement, spécialisée dans les écoutes, et conçu pour cette machine un compilateur capable d’interpréter trois langages de programmation différents. « Un objectif extraordinairement ambitieux pour l’époque » note l’Association for Computing Machinery (ACM), l’association qui octroie le prix Turing. Elle n’a ensuite cessé de poursuivre ces travaux dans ce champ, notamment en adaptant les compilateurs à l’arrivée des microprocesseurs. « Les compilateurs d’aujourd’hui reposent encore sur des techniques qu’elle a inventées », notait encore l’ACM lors de la remise de son prix Turing.

Témoin d’une époque révolue

Avec sa mort disparaît aussi un des derniers témoins d’une époque à ce jour révolue dans l’histoire de l’informatique : celle où les femmes y étaient plus nombreuses que les hommes. Elle entre dans cette discipline dans les années 1950 : « une période formidable pour les femmes », se remémorait-elle en 2001 dans une interview, citant le « nombre phénoménal » de femmes dans ce domaine. Les choses se gâtent dans les années 1960 et 1970, lorsque l’informatique devient un domaine scientifique et industriel à part entière, un processus qui conduira à l’apparition d’un « plafond de verre », auquel elle estime avoir été elle-même confrontée.

Il n’est ainsi guère surprenant que Frances Allen se soit engagée, durant les deux dernières décennies de sa vie, à la promotion de la place des femmes dans l’informatique. « Une des nombreuses choses que Frances a réalisées, c’est attirer des femmes dans sa discipline » a salué Jeanne Ferrante, une de ses anciennes collègues, dans le New York Times.

Celle qui était aussi passionnée d’exploration arctique et d’alpinisme – elle revendique plusieurs « premières » sur des sommets de l’île glaciale de Baffin, dans le Grand Nord canadien – n’aura pas eu assez de ses 45 années de carrière pour épuiser son sujet. « La programmation est encore de trop “bas niveau” » se désolait-elle en 2002 dans les colonnes du New York Times, utilisant un terme d’informatique signifiant que les différents langages de programmation informatique demeuraient trop proches de la machine et pas assez de l’humain derrière son clavier. L’avènement de l’informatique grand public l’enthousiasmait : « les cinquante premières années [de l’informatique] ont consisté à en poser les bases, mais c’est avec sa capacité à atteindre, à toucher tout le monde que l’informatique devient vraiment excitante », pronostiquait-elle, non sans un certain flair, au début des années 2000.

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