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La chute mortelle de Carmen dans les égouts, le retour d’un vieux canular

« R.I.P – Ils l’ont poussée. (VRAI HISTOIRE, À LIRE) » Ainsi commence – avec la faute d’accord – un long récit glaçant, celui d’une lycéenne assassinée. Mis en ligne mi-juin sur Facebook, il a déjà été partagé près de 300 000 fois. En commentaire, des émojis qui rient, mais aussi des visages tristes et de nombreux messages de condoléances. Le témoignage n’a pourtant rien de vrai. Il s’agit d’un canular datant de près de quinze ans, connu sous le nom de « Carmen Winstead ».

Ce que dit la rumeur

Dans un anglais mal traduit, la publication raconte un exercice d’alerte incendie dans une école. Cinq filles profitent de l’évacuation pour provoquer une camarade et la faire tomber dans un accès aux égouts. Le post Facebook relate :

« Tous les autres élèves ont commencé à rire. Mais quand les professeurs regardaient le trou d’égout et ont vu le corps de Carmen couché au fond de la boue et la crotte, les rires se sont brusquement arrê Sa tête était tordue sous un angle étrange et son visage était couvert de sang. (…) Carmen était mort. [sic] »

La suite vire au récit d’horreur : Carmen reviendrait la nuit hanter ceux qui ont lu le récit de sa mort. Sauf à partager le texte en l’accompagnant de la mention « RIP » (requiescat in pace en latin – ou rest in peace en anglais –, « qu’elle repose en paix »).

Pourquoi il s’agit d’un faux

Ce canular est ancien. Le site de vérification Hoaxbuster, spécialiste de ce type de contenus, le mentionnait dès 2011. La référence mondiale de la traque aux faux sur Internet, Snopes, lui consacrait un article dès 2006. Il circulait alors à l’époque sur MySpace, réseau social le plus à la mode avant Facebook.

Avec une illustration différente, la légende urbaine de Carmen circulait déjà en 2011. Elle était déjà fausse.

Il mettait déjà en scène une fille de 17 ans de l’Etat américain de l’Indiana, nommée, selon les versions, Carmen Winstead ou parfois Jessica Smith, morte la nuque brisée à la suite d’une chute dans les égouts provoquée par cinq adolescentes. Snopes n’en avait trouvé aucune trace dans les archives.

Selon le site généalogique américain Ancestry, 16 personnes ont eu pour premier ou second prénom « Carmen » et pour patronyme « Winstead », dont seulement six se sont appelées exactement Carmen Winstead. Toutes sont décédées à l’âge adulte, sauf une, née en 1993 et morte en 2002. Les causes de son décès sont inconnues. Elle résidait aux Etats-Unis en Géorgie et non dans l’Indiana, et est morte à l’âge de 9 ans et non à 17 ans, comme l’affirme la rumeur.

Quant à la photo qui l’accompagne, elle a été ajoutée à l’histoire de Carmen Winstead vers 2015 ou 2016, et a donné naissance sur l’Internet hispanophone au mème « Ellos la empujaron » (« Ils l’ont poussée »), une version modernisée de la légende urbaine. Il n’a pas été possible d’identifier son origine. Au Mexique, le récit est redevenu en 2019 d’une telle popularité que certains en plaisantent même, en le détournant.

Au Mexique, l’histoire de Carmen, et sa viralité, sont sujets à plaisanteries et moqueries.

Un cas célèbre de légende urbaine d’Internet

L’histoire virale de Carmen Winstead est une légende urbaine célèbre sur Internet. Elle existe en plusieurs variantes et a été traduite en plusieurs langues (portugais, français, espagnol…), et a fait l’objet d’une étude en 2013 de Giana Targanski Steffen, à l’université brésilienne de Florianopolis.

Selon cette dernière, « à une époque de peurs liquides, où l’insécurité est diffuse et où des étrangers partagent le même espace géographique, les légendes urbaines fonctionnent comme des récits nous alarmant des menaces en suspens autour de nous ». En l’occurrence, ici, celle du harcèlement scolaire. Une manière d’encourager à « empêcher la répétition des crimes, des arnaques et des tromperies rapportées », estime-t-elle, mais qui a pour effet secondaire de renforcer les peurs.

Le Monde

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