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La citation déformée attribuée par Robert Kennedy Jr. au nazi Hermann Göring

« La seule chose dont un gouvernement a besoin pour transformer les gens en esclaves est la peur. » La citation, attribuée à l’ancien dirigeant nazi Hermann Göring, est virale sur les réseaux sociaux depuis la fin août. Elle a été mise en avant par Robert Kennedy Jr., neveu de l’iconique président américain de 1965 à 1968, et farouche avocat antivaccins, lors de la manifestation « anticoronavirus » du 29 août, à Berlin, qui visait à dénoncer les restrictions de liberté.

A cette occasion, la nouvelle égérie mondiale des théories complotistes depuis la crise du Covid-19 a attribué à l’ancien dirigeant nazi Hermann Göring, une citation censée expliquer comment les Allemands avaient accepté « tout cela ». Problème : si Göring a pu tenir certains propos en partie comparables, des pans entiers de la citation sont inventés de toutes pièces.

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La « citation »

« Il y a soixante-quinze ans, on a demandé à Hermann Göring, lors du procès de Nuremberg, comment les Allemands avaient pu accepter tout cela », explique l’avocat antivaccin, dans un discours sur le contrôle des populations. Voici la réponse qu’il lui prête, telle qu’elle a été reprise sur les réseaux sociaux :

« C’est très facile et ça n’a rien à voir avec le nazisme ; cela a à voir avec la nature humaine. Vous pouvez le faire dans un régime nazi, socialiste, communiste, dans une monarchie ou une démocratie : la seule chose dont un gouvernement a besoin pour transformer les gens en esclaves est la peur. Si vous pouvez trouver quelque chose pour les effrayer, vous pouvez leur faire faire tout ce que vous voulez. »

Pourquoi cela ne correspond pas à ce qu’a dit Göring

La citation pose plusieurs problèmes, sur la forme comme sur le fond.

  • Il n’y a aucune trace de ladite citation dans les archives du procès de Nuremberg

Premier souci, « il y a déjà un problème initial dans cette citation : Göring n’a pas “témoigné” au procès de Nuremberg : il était cité comme accusé, non comme témoin », corrige l’historien François Kersaudy, auteur de la biographie de référence sur le sujet, Hermann Goering (Perrin, 2009).

Le spécialiste de la seconde guerre mondiale, qui a lu l’intégralité des minutes du procès de Nuremberg pour ses recherches, n’a pas connaissance de pareille citation. Le Monde n’a pas non plus été en mesure de la retrouver dans les archives du procès, disponibles sur le site de l’université de Yale.

  • Une citation comparable existe, mais elle diffère sur plusieurs points

En marge du procès de Nuremberg, le criminel de guerre allemand a bien livré son avis sur l’adhésion de la population à la politique allemande. Cette analyse est connue grâce au psychologue Gustave Gilbert, qui l’a rencontré dans sa cellule, puis publié cet entretien en 1947 dans Le Journal de Nuremberg (Flammarion, étude). Les propos qu’il y tient se rapprochent sur certains points de la citation (ci-dessous en gras) que lui attribue Robert Kennedy Jr., mais restent somme toute assez différents :

« Bien entendu, les gens ne veulent pas de guerre. […] Mais, après tout, ce sont les dirigeants du pays qui définissent la politique et il s’agit toujours simplement d’emporter l’adhésion du peuple, que ce soit en démocratie, dans une dictature fasciste, un régime parlementaire ou une dictature communiste. 

[Gustave Gilbert lui fait remarquer qu’au moins, en démocratie, le peuple est consulté et peut élire ses représentants.]

« Oh, c’est tout à fait exact et fort bien, mais qu’il ait voix au chapitre ou non, le peuple peut toujours être converti aux ordres du pouvoir. C’est facile. Tout ce que vous avez à faire est de lui dire qu’il est attaqué, et dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme qui met le pays en danger. Cela marche de la même façon dans tous les pays. »

  • Plusieurs phrases sont complètement inventées

Plus gênant, certaines idées, centrales dans la démonstration de Robert Kennedy Jr., semblent avoir été entièrement cousus et rajoutées. Le haut dignitaire nazi n’a en effet jamais prononcé la phrase « si vous pouvez trouver quelque chose pour les effrayer, vous pouvez leur faire faire tout ce que vous voulez », ni développé une idée similaire.

De même, Göring ne parle de « transformer les gens en esclaves » à aucun moment. « Ce n’était pas vraiment son style : il essayait toujours de présenter une façade morale et proche du peuple », resitue François Kersaudy, tout en concédant que, lors du procès de Nuremberg, Göring donnait souvent dans la provocation.

Ces deux parties de la citation ne sont donc pas attestées. Ce sont celles, en revanche, qui reflètent le plus la rhétorique complotiste. La défense des libertés individuelles dans les théories conspirationnistes s’adosse en effet systématiquement à un procès des gouvernements et puissants de ce monde, suspectés d’avoir pour principale visée occulte de réduire le peuple à l’impuissance et à l’aveuglement. Quitte, ici, à s’appuyer sur une fausse citation pour les besoins de la démonstration.

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