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la sortie de la suite « Apps.education » précipitée par le confinement

« On est préparé sur l’enseignement à distance, déclenchable au cas par cas, ou massif si ça devait prendre des proportions plus importantes. » Prononcée dans la matinale de France Inter le 26 février, la petite phrase de Jean-Michel Blanquer avait alors fait bondir une partie du monde enseignant, craignant des problèmes qu’un confinement de plus de deux mois a pu parfois confirmer : inégalités entre les élèves dans l’accès et la maîtrise d’Internet, manque de formation des professeurs, matériel vieillissant…

Mais avec les premières semaines d’école à distance, les professeurs et les élèves ont aussi été confrontés à l’absence d’instructions précises en matière d’outils logiciels. Très vite surchargés, les environnements numériques de travail (ENT) et services en ligne proposés par le Centre national d’enseignement à distance (CNED) n’ont pas fait le poids face à l’afflux aussi massif que soudain d’élèves et d’enseignants.

Ces derniers se sont alors tournés vers des outils bien installés, comme Zoom, Google Drive, WhatsApp ou encore Discord. Des solutions majoritairement américaines, qui posent question quant à l’usage des données personnelles de leurs utilisateurs – qui plus est quand ils sont mineurs.

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Un environnement « commun »

L’une des réponses du ministère est intervenue fin avril, avec le lancement de la plate-forme Apps.education. Un projet déjà en cours mais dont les besoins exceptionnels de la période ont accéléré le déploiement. « A mon arrivée en poste, en mai 2018, un ensemble de services numériques partagés était déjà dans les cartons », se souvient Jean-Marc Merriaux, directeur du numérique pour l’éducation (DNE).

L’objectif initial : mobiliser le savoir-faire et les connaissances en matière d’informatique dans les différentes académies afin de « construire un environnement commun de développement », selon M. Merriaux. Jusque-là, des initiatives pour des logiciels libres utilisables par le monde enseignant avaient, en effet, vu le jour dans les académies les plus actives sur le plan numérique. Mais lorsqu’un enseignant devait changer de région, impossible pour lui de les retrouver. A terme, Apps.education devait offrir aux agents de l’éducation nationale un ensemble uniforme d’outils adaptés à leurs besoins et principalement libres : c’est-à-dire gratuits, respectueux de la vie privée des utilisateurs et dont le code est ouvert et vérifiable par tous.

Lorsqu’un appel à projet pour bâtir Apps.education est lancé à la fin de 2019, une douzaine d’académies répondent et se mettent à l’ouvrage. Certaines solutions sont développées en interne, tandis que d’autres sont basées sur des logiciels existants. Une première version est programmée pour la rentrée 2020… avant que le Covid-19 vienne tout chambouler.

Face au besoin urgent de solutions prêtes à l’emploi pour faciliter les cours à distance, une version test d’Apps. education est préparée en deux semaines par la DNE. Les projets développés en interne sont presque tous gelés, l’accent étant mis sur des services libres déjà existants. Sept solutions sont privilégiées : Peertube, pour la diffusion de vidéos, Nextcloud, pour le stockage et le partage de documents, Etherpad et Codi-MD pour l’édition de texte en mode collaboratif, Discourse, pour la mise en place de forums, Jitsi pour les appels en vidéoconférence ; seul un service de création de blogs a été conçu par l’éducation nationale.

16 000 comptes créés

Saluée par de nombreux technophiles, l’initiative a, cependant, mis beaucoup de temps à arriver. Trop, selon certains. Cédric Frayssinet, professeur de numérique dans un lycée lyonnais, ironise :

« Il a fallu qu’on ait une crise sanitaire pour que le ministère et les académies se mettent en ordre de bataille pour déployer des solutions rapidement. Tandis que dans l’administration, les fonctionnaires bénéficient de logiciels de suivi de projet, par exemple, dans les lycées et les collèges, nous n’avons rien en dehors de l’ENT, qui, selon les académies, n’est pas toujours satisfaisant. »

Une problématique plus vraie encore dans le premier degré, qui ne peut même pas s’appuyer sur un ENT : les professeurs n’avaient donc jusque-là quasiment aucun moyen de communication numérique avec les élèves.

Après le déconfinement, les premiers chiffres d’utilisation n’étaient pourtant pas éblouissants : alors que le pays compte plus de 850 000 enseignants, seuls 16 000 comptes avaient été créés à la fin du mois de mai. Dans une enquête commandée par le SNUipp-FSU, syndicat référent du premier degré, on apprenait, par ailleurs, que 28 % des 7 391 enseignants sondés avaient utilisé des logiciels conseillés ou conçus par le ministère dans l’exercice de leur travail. Un résultat un peu maigre pour ce qui est considéré comme la cible prioritaire du projet.

Professeur de mathématiques et d’informatique en Seine-Saint-Denis, Vincent-Xavier Jumel préconise :

« Il peut y avoir une prise de conscience mais peut-être que l’institution devra se montrer un peu plus ferme envers les collègues qui continueront d’utiliser des solutions non conformes aux réglementations. »

L’hébergement reste temporaire

Cette faible affluence s’explique d’un côté par une communication inéquitable entre les différentes académies, mais pas uniquement. En raison de l’urgence de la situation, la DNE a dû renoncer à prendre en charge l’hébergement de la plate-forme : elle s’est donc tournée vers deux acteurs français privés, OVH et Scaleway (filiale cloud d’Iliad, la maison mère de Free, dont Xavier Niel, le président fondateur, est actionnaire à titre individuel du Monde). Le contrat temporaire établi pour l’occasion devrait, à terme, laisser place à une solution hybride d’hébergement entre acteurs privés et serveurs publics.

Il y aura donc des enjeux majeurs de migration à prendre en compte lorsque la version finale d’Apps.education verra le jour. Pour Laurent Le Prieur, sous-directeur du socle numérique à la direction du numérique pour l’éducation, ce caractère temporaire et la future mutualisation nationale ont limité l’adoption du projet :

« On a tout de suite averti les délégués académiques au numérique (DAN) que les services actuellement proposés pouvaient potentiellement ne pas être pérennes. Certains pourraient disparaître, d’autres être complètement réagencés, ce qui les obligera peut-être à relocaliser les données stockées par leurs personnels. Il est possible que certains DAN aient été un peu frileux dans leur communication à cause de cela. »

Le logo d'Apps.education, sur le site de la plate-forme.

Pour le moment, aucun calendrier n’a été fixé pour le déploiement de la version complète des services numériques partagés. Seule donnée connue, la nature des différents outils ciblés ou en cours de développement : planification et pilotage de projets collaboratifs, logiciels de montage vidéo, de programmation en Python… Au total, une grosse quinzaine de services devrait être proposés sur la plate-forme. Il faudra alors faire preuve de pédagogie pour faciliter l’assimilation des enseignants… et des élèves, comme le relève Vincent-Xavier Jumel :

« Il ne serait pas inutile de consacrer un peu plus de temps en début d’année à la présentation des outils numériques de l’établissement. Si nous n’expliquons pas aux élèves le fonctionnement de tels logiciels, ils ne peuvent pas l’inventer. »

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« Les Gafam encore massivement présents »

L’arrivée d’Apps.education a néanmoins d’ores et déjà réveillé le débat ancestral de la place du logiciel libre au sein de l’éducation nationale. A la fin des années 1990, l’émergence de l’informatique à l’école avait suscité de l’espoir dans la communauté libriste. Un accord avait même été signé avec l’Association francophone des utilisateurs de logiciels libres (AFUL) pour le développement de solutions à destination du scolaire n’appartenant pas aux grandes entreprises concevant des logiciels propriétaires.

Vingt ans plus tard, que reste-t-il de ces échanges constructifs ? Pas grand-chose, si l’on écoute les acteurs du libre français. En 2016, dans un billet intitulé : « Pourquoi Framasoft n’ira plus prendre le thé au ministère de l’éducation nationale », l’association-phare de la communauté libriste française fustigeait les choix de l’Etat, notamment un accord d’équipement signé avec Microsoft.

Aujourd’hui, le président de Framasoft, Pierre-Yves Gosset, reste méfiant :

« On ne veut pas être naïfs et considérer que le libre a gagné grâce à Apps.education. Les Gafam sont encore massivement présents dans l’éducation nationale et même si le Covid a fait tomber des murs, il va falloir que le ministère donne les moyens aux gens qui voudront continuer à changer les choses. »

Laurent Le Prieur, lui-même défenseur du logiciel libre, avoue d’ailleurs « ne pas fermer la porte à des services commerciaux » pour le déploiement de la version finale d’Apps.education. « Il n’y a pas de doctrine, du moment que ça sert l’intérêt de nos agents », ajoute-t-il, rappelant tout de même que les outils identifiés restent « majoritairement libres ».

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