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Le monde du Scrabble s’interroge sur l’interdiction des insultes racistes et sexistes en compétition

Le monde du Scrabble se déchire autour d’une question de vocabulaire. Jusqu’ici rien de surprenant. Sauf que ces mots interrogent en profondeur notre société : faut-il supprimer les insultes raciales et anti-LGBT + des tournois et des dictionnaires officiels ? Le débat a été ouvert par la ligue nord-américaine de Scrabble, qui a annoncé son intention de bannir 225 mots insultants ou discriminatoires ayant trait au genre, à l’origine ethnique ou à l’orientation sexuelle de la liste des termes utilisés en compétition.

C’est un champion du jeu de société, Cesar del Solar, qui a soulevé la question en demandant à la North American Scrabble Players Association (NASPA) de proscrire l’utilisation de ces mots en tournoi, au premier rang desquels le fameux « N word », expression remplaçant le terme « nigger » (« nègre ») aux Etats-Unis. Sa requête s’inscrit dans le contexte du mouvement Black Lives Matter, déclenché par la mort de Georges Floyd aux Etats-Unis, qui questionne le rôle du langage dans la propagation des clichés racistes.

« Il n’est pas difficile de retirer 238 mots »

Interpellé par des posts sur le sujet publiés par plusieurs joueurs sur un groupe Facebook, le président de la NASPA, John Chew, leur a répondu dans le bulletin officiel de la ligue qu’il n’est « pas difficile de retirer 238 mots [les 225 termes ciblés plus leurs déclinaisons], qui ont tous des significations offensantes » et que cette décision, si elle est entérinée, pourrait être effective le 1er septembre 2020.

Dans un entretien à l’agence de presse Reuters, John Chew a développé sa pensée :

« On nous dit, quand on entre pour la première fois dans un club de Scrabble, que les mots n’ont pas de signification sur un plateau de Scrabble. La plupart des gens l’acceptent sans problème. Mais d’autres n’acceptent pas que le “N word” soit traité comme s’il n’avait aucune signification. Ces gens finissent par ne plus faire partie de notre communauté, et c’est un problème fondamental que nous devons régler. »

Le sujet a été longuement débattu, par courrier électronique et via l’application de visioconférence Zoom, par les membres de l’association de Scrabble. John Chew a aussi appelé les internautes – membres ou non de la ligue – à donner leurs avis sur une page dédiée. « Le Conseil consultatif examinera attentivement les réponses avant de prendre une décision », précise-t-il.

« Les insultes ne sont autorisées sous aucune forme »

A la suite de cet examen, John Chew pourrait annoncer la suppression dès le 1er septembre 2020 de toutes les insultes racistes, homophobes ou transphobes de la liste de mots autorisés dans les clubs et tournois officiels, si le conseil consultatif le juge nécessaire. Mais il ne cache pas que son avis personnel est arrêté, à en croire ses déclarations au New York Times :

« Quand des gens meurent dans les rues dans un contexte de tensions raciales et que ce mot [N word] a encore tant de pouvoir, il faut se dire que nous jouons à un simple jeu et que nous devons faire ce que nous pouvons pour aider, à notre façon. »

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Hasbro, la société qui possède les droits du Scrabble en Amérique du Nord, a d’ores et déjà apporté son soutien à cette initiative. La porte-parole de la société américaine, Julie Duffy, a ainsi déclaré au New York Times qu’une note figurera sur le règlement du jeu vendu au grand public précisant « que ces insultes ne sont autorisées sous aucune forme de jeu ».

Alors que la NASPA contrôle la liste de mots autorisés pour les tournois, Hasbro fournit le lexique qui constitue la base de toutes les versions de Scrabble. Avec ce soutien, les mots interdits pourraient donc également être supprimés des versions numériques du jeu ou des jeux sous licence qui exploitent le dictionnaire officiel du Scrabble.

« C’est juste un mot »

Ce n’est pas la première fois que Hasbro supprime des mots du jeu. L’Anti-Defamation League (« Ligue antidiffamation »), une organisation non-gouvernementale américaine, avait déjà réussi à faire pression pour supprimer des termes antisémites du dictionnaire officiel dans les années 1990.

Cette initiative ne fait cependant pas l’unanimité parmi les joueurs et les membres de la NASPA. « C’est juste un mot. Le simple fait de le jouer sur un plateau de Scrabble ne veut pas dire que le joueur entend être offensant », a réagi auprès de Reuters le joueur nigérian Wellington Jighere, champion du monde 2015, et actuel 8e joueur mondial.

« Rendre certains mots inéligibles à un jeu de société ne les fera pas disparaître, ni les sentiments qu’ils portent »

« Le contexte dans lequel nous faisons usage de ces mots est important, explique au Monde Stefan Fatsis, auteur du livre sur le monde du Scrabble Word Freak : Heartbreak, Triumph, Genius, and Obsession in the World of Competitive Scrabble Player (2001, non traduit). Pendant une compétition, le sens des mots ne compte pas. Surtout que les mots ne sont pas prononcés à haute voix et ils ne sont jamais dirigés contre un adversaire ».

L’auteur a conscience que les termes insultants ne perdent pas leur sens pour autant, mais s’interroge sur la portée réelle de leur bannissement d’un jeu : « Rendre certains mots inéligibles à un jeu de société les supprimer des dictionnaires ou interdire les livres qui les incluent ne les fera pas disparaître, ni les sentiments qu’ils portent. »

« Coller aux évolutions de la société »

De ce côté de l’Atlantique, la Fédération française de Scrabble (FFSc) réédite son dictionnaire tous les quatre ans. « L’idée est de coller aux évolutions de la société », explique au Monde Marie-Odile Panau, présidente de la FFSc. Mais les mots racistes comme « négro » ou « chinetoque » n’ont été supprimés que récemment, dans la huitième édition de L’Officiel du Scrabble (ODS) publiée par Larousse en juin 2020.

« Cette décision n’est pas en lien avec l’actualité, notre comité débattait de ce sujet sensible depuis de nombreuses années, explique au Monde Florian Lévy, président du comité de rédaction du dictionnaire depuis 2006. Longtemps, nous ne souhaitions qu’il ne soit touché aux termes à connotation raciste qu’en cas d’obligation absolue par Larousse, l’éditeur de l’ODS, qui peut toujours brandir son veto éditorial. »

Plusieurs insultes, telles que « salope », « ritale » ou « enculer », figurent toujours dans le dictionnaire papier de l’ODS : « On ne peut quand même pas éditer une version allégée du dictionnaire dont on aurait banni tous ces termes. D’ailleurs, où fixer la limite entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ? », interroge Florian Lévy :

« Le lexique est à l’image de la vie : le meilleur y côtoie souvent le pire. Nos dictionnaires de référence se contentent d’observer l’évolution de la langue et d’enregistrer ce qu’il se dit. On a parfaitement le droit de déplorer la présence de tels mots dans le lexique, on a encore plus le droit de ne pas les utiliser dans son propre discours, mais on ne peut pas en nier l’existence ».

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