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Les émojis au cœur de batailles de représentation

On les pensait frivoles, avec leurs couleurs bariolées et leurs traits simples. Les émojis, ces pictogrammes utilisés dans les messages électroniques, sont pourtant au cœur de batailles tout à fait sérieuses, qui touchent aux questions de représentation des personnes, des cultures et des territoires. Toutes ont le même enjeu : convaincre le consortium Unicode, l’association à but non lucratif qui veille aux standards internationaux d’adoption de symboles, de se ranger à leur point de vue. Car une fois tranchée l’adoption ou la modification d’un émoji, Google, Apple, Facebook, Samsung, Microsoft, IBM et Twitter, entreprises toutes membres du consortium, l’adopteront sur leur plate-forme. Retour sur ces principaux affrontements, à l’occasion de la journée mondiale des émojis. Une journée fixée le 17 juillet… comme l’indique l’émoji calendrier 📅.

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  • Représenter les personnes

« Pourquoi y a-t-il quatre émojis pour figurer les différents états d’une boîte aux lettres mais rien pour représenter un demi-milliard de femmes [voilées] ? » C’est la question posée en septembre 2016 par Rayouf Alhumedhi, une adolescente saoudienne, au consortium Unicode. L’adoption ne s’est pas faite sans heurts, certains internautes voyant dans son initiative l’expression d’un nouvel islam politique ou critiquant l’adoubement par la culture numérique globalisée d’une vision rigoriste de la religion.

« Au moment même où j’ai proposé cette émoticône, je savais que des réactions négatives allaient venir. J’ai conscience du fait que certaines femmes subissent des pressions pour porter le voile et il est important de les aider. Toutefois, beaucoup de musulmanes, comme moi, choisissent délibérément de mettre un hidjab », a-t-elle expliqué au magazine Time. Après avoir reçu le soutien de l’influent forum de discussion Reddit et d’une ancienne journaliste du New York Times, Jennifer 8. Lee, elle obtient gain de cause à l’été 2017.

Des batailles similaires ont eu lieu pour demander l’inclusion d’émojis représentant des femmes travaillant dans diverses professions en 2016, là où il n’existait jusqu’alors que des représentations de leurs collègues masculins, des personnes non-blanches en 2015 et des couples homosexuels en 2012.

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  • Représenter les territoires

Il était devenu, mi-janvier, le sujet le plus discuté en France sur Twitter : l’émoji du drapeau breton. Depuis 2018, la région Bretagne et l’association. bzh (qui gère l’extension éponyme) réclament au consortium Unicode la création de cet émoji. « Mais le dossier est en suspens, comme pas mal d’autres concernant des drapeaux », expliquait au Monde Loïz Fily, chef de projet émoji au sein de. bzh. « Le consortium souhaitait qu’on prouve l’utilité de l’émoji, qu’on prouve qu’il y a une demande, il nous a demandé de le tester sur une plate-forme. »

C’est désormais chose faite. Lundi 13 janvier, l’association. bzh et la région Bretagne ont demandé à Twitter, contre rémunération, qu’un émoji Gwenn ha Du – le nom du drapeau breton – s’affiche chaque fois qu’un hashtag #emojiBZH ou #GwennHaDu était utilisé, et ce jusqu’au 9 février. L’association avait prévu de déposer fin mars un nouveau dossier, renforcé par cette expérience. Réponse en 2021.

La Bretagne est loin d’être la seule à s’être lancée dans la bataille. En 2018, un rapport de l’Assemblée de Corse prévoyait la création d’une telle miniature pour 52 800 euros. Dans Le Parisien, Eric Ferrari, directeur de la transformation et de l’aménagement numérique de la Corse, justifiait ce choix comme « une façon de se faire reconnaître dans l’univers d’aujourd’hui » : « Il est important d’avoir un symbole identitaire de la Corse dans le monde. » Pour l’heure, le budget prévisionnel n’a pas encore été dépensé, a fait savoir Eric Ferrari à France 3 Corse. Et d’ajouter : « Le projet est toujours dans les tuyaux bien qu’ayant subi une petite polémique à l’époque sur le montant du crédit de communication. »

Outre la Bretagne et la Corse, le Pays basque, la Normandie et la Catalogne ont exprimé leur intérêt de voir leur drapeau ainsi immortalisé en ligne.

  • Représenter les cultures culinaires

Tacos, pizza, même combat. Le consortium Unicode est régulièrement accusé de représenter des mets culinaires dans leur forme industrielle, irrespectueuse des traditions culinaires. Dès 2017, une pétition demandait ainsi au consortium Unicode de cesser de représenter le plat national italien dans sa version américaine – couverte d’une épaisse couche de fromage jaunâtre, avec quatre tranches de pepperoni –, pour lui préférer sa version traditionnelle – sauce tomate, mozzarella, basilic. Demande, pour l’heure, sans effet.

En 2015, c’est la sortie de l’émoji tacos, vivement réclamé, qui a suscité le tollé. La miniature, représentant une crêpe rigide, avec quelques feuilles de salade, cubes de tomates et du steak haché, ressemble trait pour trait aux représentations de tacos de la chaîne de restauration américaine Taco Bell. L’entreprise s’était d’ailleurs impliquée dans la campagne de lobbying visant à demander la création de cet émoji, bien consciente de l’opportunité marketing. Cette bataille n’a été ni gagnée ni perdue par des tenants du taco mexicain. Seul Apple a entendu leur critique en 2016, décidant unilatéralement d’adapter son émoji pour montrer cette fois une tortilla de maïs mou, enserrant des brins de coriandre, des morceaux d’oignon et de la viande marinée.

On l’aura compris, l’émoji culinaire est souvent représenté par la version industrielle du plat… qui se confond souvent avec sa version états-unienne, où siège le consortium. C’est ainsi que l’émoji raclette, proposé par des journalistes du Monde au consortium, a été refusé en février 2019… là où l’émoji fondue, proposé par nos confrères suisses de 20 Minuten a été retenu l’année d’après.

« La raclette ne figure même pas dans le Oxford Encyclopedia of Food & Drink in America, l’encyclopédie de référence, expliquait en début d’année au Monde Loïc Bienassis, historien à l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation. Alors qu’il y a eu, entre les années 1950 et 1970, un engouement chez les classes moyennes américaines pour ce qu’on appelait les “fondue parties”, alors en sachets, boîtes de conserve ou caquelons. » A charge donc pour les défenseurs de la raclette de l’exporter outre-Atlantique.

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Le Monde

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