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Malgré le Covid-19 et les problèmes techniques, la défense d’Assange avance ses pions

Armé d’une photocopieuse et de la conviction que la guerre du Vietnam était une guerre « injuste », Daniel Ellsberg a fourni à plusieurs journaux américains une haute pile de documents sur ce conflit, les fameux « Pentagon Papers ». C’était en 1971, bien avant l’entrée des médias dans l’ère des fuites de données et des lanceurs d’alerte.

Mercredi 16 septembre, Daniel Ellsberg a volé au secours d’un de ses successeurs, l’Australien Julian Assange, dans son combat contre une demande d’extradition aux Etats-Unis qu’un tribunal londonien examine actuellement. A 89 ans, il n’a rien perdu de sa verve, qu’il a mise à profit en tant que témoin appelé à la barre par l’équipe de défense du fondateur de WikiLeaks. Après cinq jours de débats en février, la justice britannique examine à nouveau, depuis le 7 septembre, la demande américaine d’extradition. Les Etats-Unis reprochent au fondateur de WikiLeaks de s’être procuré des dizaines de milliers de documents secrets, en 2010. Daniel Ellsberg est l’un des 39 témoins que la défense de l’Australien a convoqués pour appuyer ses arguments.

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Daniel Ellsberg avait été poursuivi par l’administration et la fuite dont il était à l’origine avait conduit à une décision historique de la Cour suprême en matière de liberté de la presse. Dans son témoignage au tribunal, M. Ellsberg dit observer de « fortes similarités » entre son cas et celui de Julian Assange, à savoir que « l’exposition de faits criminels et illégaux [a été] durement punie par l’administration à l’origine de ces infractions, en partie comme une revanche pour les avoir exposés, mais aussi pour décourager l’exposition future de la vérité ».

De nombreuses difficultés techniques

Un moment fort dans un procès particulier qui avait manqué de s’interrompre brutalement, en fin de semaine dernière, lorsque le conjoint d’un des avocats du gouvernement américain a cru avoir contracté le Covid-19. Les débats ont été interrompus pendant deux jours, le temps que des tests soient pratiqués. Finalement négatifs, l’audience a pu se poursuivre, ce lundi. La pandémie a aussi conduit la quasi-totalité des témoins à intervenir en visioconférence, occasionnant de multiples incidents techniques, obligeant parfois le tribunal à ajourner les débats.

Ce jeudi, la cour a ainsi mis près de trois quarts d’heure à entendre convenablement le témoin. « Il est dommage qu’on ne puisse pas utiliser de plates-formes plus efficaces, comme Zoom » plutôt que la plate-forme retenue par le ministère de la justice britannique, a déploré, vendredi, l’un des avocats de Julian Assange.

Par ailleurs, l’accès aux débats, par le biais de cette plate-forme, a été refusé par la juge à une quarantaine d’observateurs, pourtant initialement accrédités. Parmi eux, des ONG comme Reporters sans frontières, Amnesty International et des parlementaires européens. Dans un communiqué publié jeudi, Amnesty s’est dite « inquiète » de ce « manque d’accès » à l’audience.

Cette dernière avait commencé, le 7 septembre, par une double défaite pour l’équipe de Julian Assange. Après avoir échoué à faire écarter du dossier des éléments ajoutés au dernier moment par le ministère américain de la justice, la juge a refusé un report du procès, demandé par les avocats de l’Australien pour mieux préparer sa défense, la juge considérant que cette demande aurait dû être formulée plus en amont. Par la suite, les témoins convoqués par son équipe ont apporté plusieurs arguments.

Le travail de WikiLeaks était journalistique

D’abord, le fait que les révélations faites par WikiLeaks étaient d’intérêt public. « Les documents [publiés par WikiLeaks] ont confirmé l’intuition de certains analystes selon laquelle la guerre était mal partie dès le début, contrairement à ce que pensait l’opinion publique » a affirmé l’universitaire britannique Paul Rogers, spécialiste des questions de sécurité internationale.

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Ensuite, que Julian Assange et WikiLeaks n’ont pas agi différemment de n’importe quelle rédaction. Or, a relevé Eric Lewis, avocat américain spécialiste des questions de sécurité nationale, « aucun éditeur n’a jamais été traduit devant les tribunaux pour avoir publié des informations liées à la sécurité nationale ». Trevor Timm, directeur de la Freedom of the Press Foundation, ONG de défense de la liberté de la presse, a soutenu que ce qu’avait fait Julian Assange cadrait parfaitement avec l’activité journalistique, notamment par la sollicitation directe auprès de sa source des documents secrets, ce que l’accusation américaine lui reproche. John Goetz, journaliste d’investigation qui a travaillé sur les documents de WikiLeaks en 2010, a affirmé que l’organisation avait pris d’importantes précautions pour expurger les documents du nom des informateurs de l’armée américaine pour leur éviter des répercussions – une pratique journalistique classique.

Un manifestant brandit une pancarte dénonçant un « procès politique ». Il s’agit de l’un des principaux axes de défense de l’équipe de Julian Assange.

Une accusation politique

Plusieurs témoins ont défendu l’idée – susceptible de conduire la justice britannique à refuser l’extradition – que les charges visant Julian Assange étaient de nature politique. Il a été rappelé que même si l’enquête le visant a débuté dès la publication des documents, l’administration Obama avait renoncé à poursuivre WikiLeaks car il était légalement impossible de s’en prendre à l’organisation sans devoir également attaquer des médias traditionnels dont le travail est protégé par la constitution américaine. Les poursuites ont finalement été lancées sous l’administration Trump, à un moment où le président américain avait les fuites et les journalistes dans le viseur, a expliqué M. Lewis. Ce dernier a rappelé de surcroît les attaques violentes de Mike Pompeo, alors chef de la CIA, qui avait qualifié Julian Assange dans un discours de « narcissique » et de « lâche ».

Par ailleurs, le témoignage de Jennifer Robinson, qui fut longtemps l’avocate de WikiLeaks, a été lu. Ce dernier avait déjà été rendu public en février, mais il est explosif. Elle affirme que Dana Rohrabacher, ancien député américain, a laissé entendre à Julian Assange, lors d’un entretien, qu’il venait de la part de Donald Trump pour négocier un accord : l’identité de la source de WikiLeaks lors de la publication des documents internes au parti démocrate lors de l’élection présidentielle de 2016 (perçue comme pouvant désamorcer les accusations de collusion entre la Russie et l’équipe du président élu), en échange d’« une solution gagnant-gagnant » lui permettant « de sortir » de l’ambassade équatorienne où il était alors réfugié. La Maison Blanche a nié avoir tenté d’approcher Julian Assange à cette fin.

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« Mesures administratives spéciales »

La défense d’Assange s’est aussi attachée à prouver que si Assange venait à être extradé vers les Etats-Unis, il ne pourrait ni avoir un procès équitable, ni bénéficier de conditions de détention décentes. Il a notamment été question du texte en vertu duquel Julian Assange est poursuivi, l’« Espionage Act », un texte extrêmement dur datant de 1917, qui n’offre que très peu de droits à la défense lors d’un procès. M. Lewis a aussi estimé que le lanceur d’alerte australien serait probablement enfermé dans une prison de haute sécurité, dans des conditions très proches de la mise à l’isolement, le tout avec des « mesures administratives spéciales », comme la surveillance de ses communications avec ses avocats.

Face à ces arguments, l’équipe représentant le gouvernement américain, à coup de questions brèves et répétitives, a poussé les témoins à se contredire et tenté de faire apparaître leurs témoignages comme biaisés. En confinant parfois à l’absurde, lorsqu’elle a souligné que la plupart des charges visaient la détention de documents secrets et non pas leur publication, défendant l’idée que Julian Assange n’aurait pas été inquiété s’il avait publié les documents sans les détenir. La manière dont les représentants de l’accusation menaient leurs contre-interrogatoires a agacé Julian Assange, qui a tenté plusieurs fois de répondre directement, depuis le box vitré depuis lequel il assiste à l’audience. A chaque fois, la juge lui a intimé l’ordre de « rester silencieux » et menacé de l’exclure, le prévenu ne pouvant pas prendre la parole dans ce type d’audience.

Il n’a été autorisé à le faire que le tout premier jour des débats, lorsqu’il lui a été formellement demandé s’il consentait à être extradé vers les Etats-Unis. Sa réponse a claqué, nette, depuis le box en verre : « Non. »

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