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On a testé… «/e/», le système d’exploitation Android mobile « dégooglisé »

C’est un curieux nom pour un chevalier blanc des libertés numériques que celui de « /e/ ». Surtout pour un logiciel qui a une ambition aussi large : s’installer au cœur de nos smartphones, exactement comme Android, le plus populaire des systèmes d’exploitation. Fonctionnel depuis juin 2019, /e/ reprend d’ailleurs les bases d’Android, en prenant soin d’en chasser les applications et services de Google.

Selon le manifeste de /e/, Google « utilise nos données personnelles et professionnelles pour nourrir [son] business et possiblement pour espionner routinièrement les gens ». De fait, Google vit des publicités qu’elle cible en fonction des utilisateurs grâce aux riches informations qu’elle puise dans leurs smartphones et ordinateurs.

Est-il seulement possible de bâtir un Android sans Google ? L’entreprise américaine n’est pas la créatrice d’Android, mais elle l’a racheté en 2005, dans une version certes peu aboutie, mais truffée de morceaux de logiciels libres, donc publics, modifiables, réutilisables par n’importe qui. « Cela a forcé Google à maintenir la licence libre d’Android, quand bien même ils amélioraient le logiciel d’année en année », précise Gaël Duval, le français qui pilote la fondation /e/ et l’entreprise homonyme, employant environ trente-cinq équivalents temps plein.

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Pour un public averti

Mais les entrailles d’Android comportent également une partie opaque, qui est la propriété de Google. On peut difficilement se passer des services qu’elle fournit – notifications, mises à jour, cartographie, stockage en ligne, magasin d’applications, etc. L’ambition de /e/ est de s’y substituer, ce qui représente un énorme défi. Nous avons donc testé le système d’exploitation /e/ afin de déterminer s’il était vivable au quotidien, en gardant à l’esprit l’avertissement de Gäel Duval, « /e/ est destiné à un public averti, je redoute l’effet déceptif sur le grand public ».

Pour les plus courageux, l’aventure démarre de façon mouvementée par l’installation d’/e/ sur un smartphone choisi parmi la centaine de modèles compatibles. Munis d’un mobile OnePlus de 2018, nous avons suivi un mode d’emploi complexe, tapant au clavier des commandes opaques, comme « adb reboot bootloader ». Après deux heures de concentration, un blocage nous a forcés à appeler à l’aide pour finaliser l’installation.

Plutôt convaincant

Heureusement, tout le monde n’est forcé d’en passer par là : une poignée de vieux mobiles Samsung peuvent profiter d’une installation automatisée. Mieux encore, on peut acheter un smartphone déjà équipé d’/e/ : soit un Samsung haut de gamme reconditionné (environ 50 euros plus cher que les prix ordinaires du reconditionné), soit un FairPhone neuf vendu 30 euros plus cher qu’en version habituelle. Ces mobiles arrivent dans une belle boîte siglée /e/ qui présage d’une expérience de qualité. Qu’en est-il vraiment ?

/e/ remplace les applications qu’on trouve normalement sur un smartphone Android par leur équivalent open source.
  • Ergonomie : les menus d’Android /e/ sont très épurés, sans tiroir d’applications ni widgets mobiles. La version d’Android sur laquelle est basé /e/ a trois ans d’âge, mais l’essentiel est là, à commencer par les notifications finement paramétrables. Quant aux précieuses mises à jour de sécurité d’Android, elles sont fournies régulièrement. On note toutefois quelques petits bugs, rarement gênants, excepté celui qui touche certains modèles de Samsung et empêche d’installer la plupart des applications.
  • Applications : /e/ en inclut par défaut une quinzaine, un peu frustres, mais qui fonctionnent correctement. Certaines sont toutefois moins efficaces que leur équivalent Google, comme l’appareil photo ou le GPS. Le navigateur d’/e/, une version personnalisée de Chromium, est proche de celui d’Android, débarrassé de ses mouchards.
  • Magasin d’applications : le point sensible d’/e/. Ce magasin ne comporte que 65 000 applications, toutes gratuites, à comparer aux millions de références du Play Store de Google. Sur la trentaine d’applications populaires recherchées pas nos soins, huit manquaient à l’appel ou refusaient de s’installer : Snapchat, Gmail, Google assistant, Waze, Disney +, ainsi que trois jeux. Dans beaucoup de cas, nous avons pu trouver des applications alternatives, ou passer par le navigateur Internet pour accéder au service équivalent, mais cela n’est pas toujours possible. Les applications du magasin d’/e/ proviennent du catalogue de CleanAPK, et pour le moment, la fondation /e/ n’exerce aucun contrôle sur leur fraîcheur ou la présence potentielle de logiciels malveillants. « Nous réfléchissons à une analyse antivirus. Je souligne que les applications du Play Store de Google ne sont pas réputées pour leur sécurité », se défend Gaël Duval.
  • Vie privée : la logithèque d’/e/ attribue une note de confidentialité à chaque application téléchargeable, basée sur les permissions qu’elle réclame, comme l’accès au microphone ou à la géolocalisation. Celle-ci manque hélas de fiabilité : « Gmail est bien noté parce qu’il ne demande quasiment pas de permissions, admet Gäel Duval. C’est normal, elle n’en a pas besoin, c’est sa nature même d’aspirer les données. Nous n’avons pas les moyens de faire une évaluation plus poussée de chaque application. »
  • Messagerie instantanée : /e/ ne propose pas d’alternative aux services les plus populaires que sont WhatsApp et Messenger, appartenant à Facebook, qui vit de la publicité ciblée comme Google. On peut cependant télécharger Telegram ou Signal.
  • Services en ligne :/e/se substitue au cloud de Google de façon plutôt efficace. Il sauvegarde en ligne les photos, le carnet d’adresses, les notes, les e-mails. Toutefois, il ne réinstalle pas automatiquement les applications téléchargées sur un autre smartphone lorsqu’on change de mobile. L’espace en ligne attribué est mince : 1Go. On peut l’augmenter pour un abonnement mensuel minimal de 3,30 euros pour 20 Go.
  • Moteur de recherche :/e/ utilise un outil de sa conception mélangeant les résultats des moteurs DuckDuckGo, Qwant, Bing et Google, de façon anonymisée. Les réponses sont un peu lentes, les outils de recherche avancée pauvres, mais pour les requêtes courantes, l’efficacité est proche de celle de Google. L’absence de liens publicitaires est agréable. Au besoin, rien n’empêche d’utiliser Google.fr.

Séparation difficile

La tentation de faire revenir Google par la fenêtre est grande pour synchroniser son agenda, récupérer son carnet d’adresses, voire accéder à son compte Gmail. C’est chose possible, même si Google accède alors à certaines infos personnelles. Pour que cela fonctionne, il faut se rendre dans les paramètres du smartphone et ajouter un compte Google. Sans forcément s’en apercevoir, on s’authentifie alors via le navigateur d’/e/, qui se retrouve connecté aux ordinateurs de Google, au risque de remonter quelques informations…

Pour la fondation /e/, évincer Google a été une longue aventure. Ses développeurs pensent avoir réussi à bloquer toute remontée de données, mais en raison de l’opacité du fonctionnement des services Google, ils n’en ont pas encore la certitude absolue. La fondation continue de travailler à l’amélioration du respect de la vie privée. Elle espère autoriser le blocage des trackers publicitaires prochainement, et permettre de tromper les apps réclamant la géolocalisation.

Faut-il sauter le pas ?

La vie sans Google est un peu plus chère, un peu moins pratique, mais surtout, elle suppose d’être attentif en permanence aux services qu’on utilise, et aux applications qu’on installe, afin d’éviter la fuite de données personnelles vers les entreprises trop curieuses. Pour les utilisateurs déterminés qui ont de bonnes bases en informatique, adopter /e/ nous paraît envisageable, au risque d’être privé d’un ou deux outils importants.

C’est plutôt pour vous si…

  • vous n’avez aucune confiance en Google,
  • vous ne lâchez pas avant d’avoir trouvé la solution,
  • le temps n’est pas un problème.

Cela n’est plutôt pas pour vous si…

  • vous n’aimez pas qu’on vous dise « non »,
  • vous ne prenez guère plaisir à régler les paramètres d’Android,
  • vous avez une idée précise de votre prochain modèle de smartphone.

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